Troisième partie. Le Carnet de Zinaïda.

1 - Le Mensonge

La cathédrale orthodoxe de Nice
La cathédrale orthodoxe de Nice

Nice, 14 mars

Cher journal,

 

Me voici bien émue devant la première page blanche de cet album que m’a offert Mamotchka (en réalité je l’appelle Mère et l’on se vouvoie mais dans mon cœur je préfère ce petit nom très doux) qui espère par ce biais apprendre tout sur mon voyage. Sauf que si elle lit ces pages, elle me prendra pour une folle, alors même pas en rêve, je garde la clé dans ma culotte, un endroit si secret qu’elle ne la trouvera pas.

D’ailleurs, à propos de rêve, je me demande toujours si j’ai vraiment été transformée en chatte par ce mystérieux rabbin ou si c’est le fruit de mon imagination « débridée » comme disait père chéri. Ils n’avaient qu’à pas me laisser comme une pauvrette dans les palais glacés de notre Sainte Mère Russie pendant qu’ils faisaient la polka sur la Riviera et me brider dans un collège français… maintenant nous serions réunis tous les trois.

C’est très étrange : il y a des jours où j’ai l’impression d’être féline, je fais patte de velours en rasant les murs, j’ai des nuits nyctalopes et même…j’ai une fois sauté des quatre pattes sur le buffet pour attraper une souris qui se goinfrait de nos pauvres blinis, sous les yeux ébahis de mère. Cela ne me gêne pas outre mesure, ce qui m’attriste cependant est le regard déçu de mon amour… en ce moment même, Il est à mes côtés et je sais qu’il essaie de comprendre ce que je fais, heureusement qu’Il ne sait pas lire !

Le hareng fumé
Le hareng fumé

Hier nous sommes allés prier à la cathédrale, un lieu magnifique où les gens nous regardent avec amitié, déférence, où l’on nous reconnaît – dit Mamotchka – pour ce que nous sommes mais il ne faut rien demander parce que nous avons notre fierté et nous rentrons à la maison manger nos filets de harengs patates, je commence à comprendre pourquoi le populaire s’est fâché, je déteste le hareng. Mais ce qui échappe à mon entendement c’est comment nous avons pu en arriver là, massacrés et si démunis de tout alors que nos familles avaient le pouvoir sur l’Europe.

Le Rabbi
Le Rabbi

Peut-être que si je le retrouvais, le rabbin, me fournirait une explication ; quand on a rencontré Dieu, on sait beaucoup de choses. Sa mission accomplie, je suppose qu’il est au paradis des Juifs. J’ai toujours la petite mezouza que j’ai déjà frottée en vain à plusieurs reprises. C’est la première chose qu’a vu ma mère quand elle m’a retrouvée et elle a dit, horrifiée « que t’ont fait les Juifs ?», ça m’a immédiatement fâchée, en plus du fait qu’elle m’avait laissée là-bas et j’ai répondu : « Rivka a sacrifié sa vie pour moi » et mère a éclaté en sanglot, on ne pouvait plus l’arrêter, le comte était très embarrassé, surtout qu’elle l’avait pris pour un lointain cousin à cause du blond aux yeux bleus.

Je ne comprends pas ce qu’ils ont avec les Juifs : un coup ils leur confient leur galette et leurs enfants, l’instant après ils les trouvent « d’une intelligence diabolique » et ensuite ils les massacrent pour leur piquer tout ce qu’ils ont. Ma mère s’arrangeait plutôt bien avec eux et s’intéressait plus à Rivka qu’à moi, d’où la sincérité de ses larmes, mais dans ma famille de la campagne, les pogroms ont souvent été l’un des sports favoris. Tous ces hommes qui parlent d’honneur et massacrent les innocents n’ont finalement que ce qu’ils méritent mais nous, les enfants et même les parents qui vivions dans la joie, le luxe et l’aveuglement ne méritions tout de même pas la mort.

Genèse de l'Ouximer - Massacre des innocents
Genèse de l'Ouximer - Massacre des innocents

 

On aurait pu s’arranger…si ma tante Alexandra la tsarine n’avait pas été aussi cinglée, on s’en serait peut-être sortis en partageant avec les pauvres gens avant qu’ils ne se transforment en bêtes féroces.

 

C’est bizarre, mon ventre s’est un peu arrondi et j’ai des chatouillis intérieurs qui me font rire toute seule… alors Il me regarde, j’ai l’impression qu’Il sourit aussi, comme le chat de Cheshire et qu’Il sait pourquoi mes yeux se mettent en pointe.

Genèse de l'Ouximer - Patatras !
Genèse de l'Ouximer - Patatras !

10 avril

 

Cher journal,

 

Patatras, « ce n’était pas le fruit de mon imagination mais du péché »…a dit Mère en me regardant comme l’une de ces créatures qui aguichent les hommes le long du trottoir. Elle avait mis du temps à s’en apercevoir car je m’habillais avec des tuniques amples et elle, toujours distraite par ses pensées nostalgiques, neurasthénique, traînait son spleen du salon au jardin, restant des heures silencieuses en contemplation devant un catalpa dépenaillé.

Les premiers moments de joie passés aux retrouvailles, elle était retournée à son bonheur perdu, mon père, l’homme de sa vie, car figurez-vous que cette originale avait fait l’unique mariage d’amour de notre famille. Pas de chance.

Le mensonge...
Le mensonge...

- Qui est le père ? m’a-t-elle demandé avec une autorité inhabituelle.

« Bienvenue par minou », ai-je pensé.

- Je ne me souviens plus mais rassurez-vous, ce ne sont pas les Juifs, shhhit.

J’avais sifflé ça comme un chat, je me souvenais très bien à présent de ce qui s’était passé et je comptais me taire à jamais.

- Très bien ma fille, si vous le prenez sur ce ton, je n’insisterai pas. Il ne me reste plus qu’à vous trouver un mari.

Et elle me proposa ce vieux machin de prince Bryachislav de Zapoysk !

Car il venait tous les jours prendre le thé avec un bouquet de fleurs et était le seul bipède mâle de notre rang.

- Pas question, répondis-je. Plutôt mourir.

Puis je la regardai, désemparée, affaiblie, toute grise et moche dans sa vieille robe démodée, elle, jadis enviée pour sa beauté, son éclat, son élégance ; elle si peu vénale tant les biens matériels lui semblaient un élément naturel, elle, toujours fière, refusant la moindre aumône, attachée aux valeurs d’un monde disparu et je la pris dans mes bras comme une enfant.

- Ne t’en fais pas, Mamotchka, lui murmurai-je, on va s’en sortir. Le père de mon enfant est le comte de l’Ouximer mais il ne faut pas l’embêter car il ne m’a pas forcée.

Elle me repoussa et me regarda droit dans les yeux. Ces derniers devinrent verts et pointus un court instant, ce qui la fit défaillir. Un truc insoutenable que j’avais moi-même du mal à supporter dans mon miroir. Personne ne subissait cette confrontation impunément. Je lui fis respirer des sels et elle revint à elle.

- Je vais lui envoyer un mot, soupira-t-elle, vaincue.

Car jusqu’ici, cet homme qui était venu par trois fois prendre de mes nouvelles, avait été éconduit. Un simple comte, un catholique, dont la fortune venait d’une mésalliance avec les chocolats par la mère, une Suissesse ordinaire dont le père, d’origine horlogère, s’était fait tout seul.

Encore ce désintéressement pathétique et bien moi j’en ferais mon affaire, je préférais le chocolat au hareng et ma mère retrouverait ses jolies robes, ses domestiques et son coiffeur particulier. Voilà.