3 - Zurich

Arrivée à Zurich, Alexandra envoya Igor et le chauffeur à l'auberge de l'Ours afin de rester seule : la compagnie masculine l'énervait très vite et bien qu'elle ne pût s'en passer pour des motifs sexuels et stratégiques en rapport avec le fer de lance de la révolution, elle préférait à cet instant la compagnie nouvelle de deux chats distingués à celle des camarades populaires. D'autant qu'ils n'auraient jamais su se tenir correctement à l'hôtel Habit Royal où ils l'avaient déposée avec armes et bagages.

Elle poussa la porte à tambour, suivie de très près par les chats et s'installa avec volupté dans un fauteuil du hall où elle commanda du chocolat, des gâteaux et une assiette de lait. Cet endroit lui rappelait ses études à Zurich et ses séjours de conférencière avant la révolution en compagnie d'un amant bien-aimé. Aujourd'hui, il s'agissait de constituer une internationale du prolétariat et son intervention balayerait un plus large public. Sa beauté et son talent d'oratrice subjuguant la masse ouvrière, elle ne ressentait aucun trac et pouvait se permettre de rêvasser à ses amours perdues. Avec leurs avantages mais aussi leurs inconvénients qui n'étaient pas des moindres quand on considère le caractère masculin.

Elle en était à ce stade de réflexion lorsqu'un spécimen de cette catégorie lui adressa la parole en Russe :

- Daignez me pardonner si je vous importune, mais il me semble vous connaître : seriez-vous madame Alexandra Kollontaï ?

Elle leva les yeux, prête à chasser l'intrus mais s'adoucit considérablement. Car c'était un jeune homme d'une grande beauté, mis avec élégance et le rouge de la timidité aux joues. Presque aussi charmant qu'une jeune danseuse du Bolchoï. Il esquissa un baisemain qu'elle esquiva, agacée.

- A qui ai-je l'honneur ?

- Abel Gelernter, poète, pour vous servir.

- Et où nous sommes-nous rencontrés, je vous prie ?

- A dire vrai, je vous ai vue à Trafalgar Square en 1913 quand vous avez harangué la foule dans un anglais parfait, à propos du procès de Kiev concernant ce petit employé juif, Mendel Beilis, accusé d'avoir assassiné un adolescent pour fêter la Pâque juive avec son sang… Vous avez vilipendé le régime tsariste avec une telle fougue que votre souvenir est gravé à jamais dans ma mémoire comme dans celles de milliers de spectateurs fascinés par votre beauté ! 

Elle fit un signe de tête pour le remercier de cet hommage.

- Vous n'êtes sûrement pas un social-démocrate, mon garçon, sinon vous n'auriez pas tenté un baisemain.

- J'ai une grande sympathie pour les Mencheviks, répondit-il avec un sourire audacieux qui illumina son visage. Mais il me semble que baiser la main d'une jolie femme est toujours et partout convenable.

Elle fut touchée malgré elle par cette répartie stupidement masculine et hésita entre deux attitudes : le congédier d'un mot cinglant ou le sauter tout de suite afin de remettre tout ce qui pouvait l'être en place. Elle choisit la seconde car elle était de nature curieuse et sa voracité n'avait d'égale que sa détermination à l'assouvir.

Lorsqu'elle se leva, il lui offrit son bras, elle s'y appuya avec joie, prenant conscience que cette coutume bourgeoise lui manquait énormément.