Quatrième épisode : La Grande Nuit du massacre

Pendant ce temps, le grondement sourd du Léviathan s'amplifiait de jour en jour sans parvenir aux oreilles de ceux qui allaient mourir. Le Grand Soir s'annonçait, une nouvelle race d'hommes se préparait à apporter au peuple bonheur et abondance. Les gens attendaient avec une impatience croissante cette félicité, les femmes se réjouissaient car elles allaient enfin pouvoir nourrir leurs enfants et ces derniers seraient instruits, considérés comme des êtres humains, heureux enfin pour toujours et à jamais. En attendant ce paradis (pas divin mais matérialiste), la dictature du prolétariat serait instaurée mais de manière provisoire, enfin… jusqu'à ce que le peuple n'ait plus besoin d'être dirigé car son éducation étant accomplie, il serait capable de se prendre en main sans jamais vouloir s'octroyer ce que les privilégiés de l'époque précédente leur avaient volé. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, c'est pourquoi sur la photo où l'on voit Lénine et Trotsky, les enfants ont un faciès jubilatoire. 

 

Et l'horreur advint... les princes furent précipités dans les ténèbres.
Après une nuit où retentirent au dehors les coups de feu et les hurlements de la foule en liesse, les habitants du palais d'hiver comprirent que tout était perdu. Les adultes vendirent chèrement leur vie mais périrent au Petit Matin de la Grande Nuit.

 

Les enfants qui s'étaient réfugiés avec leur gouvernante Rivka dans un salon sans importance, espérant qu'on les y oublierait, virent entrer les hommes de demain avec une frayeur intense mais brève car ils se firent assassiner très vite. La jeune gouvernante tenta de s'interposer lorsqu'une femme cria : "Visez la princesse avec toutes ses dentelles ! A mort les affameurs du peuple !" Ainsi périt Rivka pour avoir trop aimé la dentelle. 
Zinaïda, la vraie princesse, cachée derrière une commode avec son chat, assista à tout sans être vue. Blême comme une Russe blanche, le cœur emballé comme un cheval de troïka au galop, elle crut mourir d'émotion. Que se passait-il ? Qui étaient ces gens effrayants ? Pourquoi ses cousins gisaient-ils dans leur sang ? Elle se pinçait de temps en temps pour savoir si le cauchemar allait prendre fin mais cela continuait inexorablement. Lorsque Rivka fut touchée, elle perdit connaissance quelques minutes, ce qui la délivra. Et pourtant, quelle barbante, cette Rivka, avec sa géographie, ses arts et ses lettres…

 

NB : si ça ne s'est pas exactement passé comme ça, veuillez m'en excuser, Zinaïda a transmis ses souvenirs dans le désordre des émotions de jeunesse. Mais vous pouvez vous appuyez sur l'assassinat des Romanov à la maison Ipatiev d’Iekaterinbourg pour vous assurer du caractère sanguinaire de cet événement. Sans compter les règlements de compte qui s'ensuivirent entre les Bolchéviks et ces sociaux traîtres de Menchéviks. 

 

 

Lorsque les assassins (pardon, les révolutionnaires) furent partis, Zinaïda sortit prudemment de sa cachette et s'avança. Elle entendit un sourd gémissement et se jeta à genoux : Rivka n'était pas morte, elle baignait dans son sang et murmurait : "Zina, Zina…" 

Le visage ruisselant de larmes, Zina se pencha sur elle. 
- Il faut que tu partes, il faut que tu quittes ce palais et même ce pays car sinon tu mourras. 
- Mais pour aller où ? sanglota la jeune fille, je ne connais personne au dehors. 
- Ecoute-moi bien. Il faudra un miracle… et je ne connais qu'une seule personne capable d'en faire un : le Marahal de Saint-Pétersbourg. C'est le descendant du Rav Leow, celui qui créa un homme d'argile appelé Golem. Il n'est pas aussi fort que son ancêtre mais il est plein de bonne volonté. Il faut que tu dissimules tes cheveux et que tu revêtes des habits populaires. Voici son adresse… tu sors par les souterrains, tu suis la Neva et…
Sa voix devenait de plus en plus faible mais Zina comprit l'essentiel. 
Lorsque la respiration de Rivka devint inaudible, elle resta contre son oreille de longues minutes et elle y serait encore si Vassili ne l'avait poussée du nez avec insistance, comme pour dire : "On s'en va, ils vont revenir."
Alors elle se leva en chancelant et partit à la recherche d'habits populaires. Elle en trouva dans les souillardes des cuisines, un vieux manteau, un foulard de paysanne, des chaussures jetées dans une poubelle. En temps normal elle aurait trouvé ça extrêmement dégoûtant et aurait même dit : "Comment ces filles peuvent-elles mettre ça, quel manque d'hygiène et de goût" mais dans ces circonstances, dans ce palais désert, elle la boucla et fit fissa pour abandonner sa jolie tenue blanche imbibée du sang de Rivka. Ensuite, elle descendit dans les caves, ouvrit la porte secrète des souterrains et marcha, marcha, jusqu'à la grille de la Neva qu'elle trouva fermée. Son cœur fit un bond dans sa poitrine… mais lorsqu'elle s'approcha, ce fut pour découvrir qu'il manquait des barreaux et elle s'échappa sur les berges du fleuve, suivie de son chat que la promenade rendait à la fois joyeux et inquiet : il aimait se promener mais n'avait pas du tout envie de retourner chasser les rats au musée.