Epilogue.

Paris, 25 août 196.

 

Cher journal,

 

Je viens de relire pour la première fois les divagations que j’ai commises jadis dans ce journal et je n’en comprends toujours pas le sens, si bien que je me dois d’apporter une suite décente à ce conte de jeune fille éprouvée par le choc de la disparition d’un monde.

Il y a si longtemps que je ne t’ai écrit… mais cette date qui me revient en plein cœur me rappelle à la fois la liesse de Paris le jour de sa libération et notre peine car nous venions de perdre notre cher Victor qui pilotait un avion anglais abattu par la D.C.A. au dessus d’un petit village de Touraine. Il s’en était fallu de si peu que nous soyons tous saufs après ces dures années et voici que l’adversité nous frappait…

Nous connûmes pourtant une période de bonheur intense où tous mes souhaits furent exaucés, études, enfants, amour. Je me mis à aimer la France avec passion.

Victor me combla, je tins donc à lui assurer une descendance de cinq enfants mâles et femelles, tous à peu près réussis, et, à part certaines nuits de pleine lune où je me prenais pour une chatte tout en ignorant d’où me venait cet étrange comportement dont Victor ne se plaignit jamais, nous fûmes un couple sage. J’eus de nombreuses occasions de le tromper mais je trouvais les mâles humains si peu fiables que cela ne m’intéressait pas vraiment.

Mon petit Adhémar, qu’on me reprocha de préférer aux autres, avait une finesse et une allure féline que j’affectionnais. Parfois il m’arrivait un court instant de le voir mi-homme, mi-matou roux de gouttière, mais j’attribuais ces visions rémanentes à mes troubles de jeunesse, je les appelais mes « hallucinochats ».

 

Il passa ses premières années avec Vassili, le Bleu Russe que j’avais ramené de Saint-Pétersbourg, et fut particulièrement affecté lorsque l’animal mourut de vieillesse. Je craignis même qu’il ne sombrât dans la folie quand il lui bâtit une tombe dans le parc, qu’il vint fleurir chaque jour, mais cela sembla l’apaiser et il poursuivit normalement le cours de sa vie jusqu’à l’âge adulte où il entreprit une carrière de diplomate avec une passion étrange : la chasse au ragondin. Il épousa une cousine germaine, moche et docile qui mourut prématurément de phtisie, la pauvre créature.

Mamotchka et le prince se marièrent et vécurent heureux dans la maison de Nice. La plage et le casino occupèrent agréablement leurs journées. Le prince avait une chance de cocu – pardonnez-moi l’expression – à la roulette, bien que ma pauvre mère ne fut jamais attirée par les choses du sexe. Enfin…je crois.

Quand les Allemands occupèrent la France en quarante, Victor fut anéanti il s’était déjà battu pour les chasser lors de la précédente guerre et l’armistice lui parut inadmissible. Pas question de les laisser se prélasser dans son pays. Il était alors colonel de l’état-major qu’il avait suivi à Vichy. Un matin, il prit son vélo, traversa la France et parti rejoindre le général De Gaulle en Angleterre.

Nous, sa famille, étions réfugiés dans une maison de famille du Périgord, dont les fermières nous fournissaient en victuailles, mais nous tirions l’eau du puits et participions aux travaux des champs en l’absence des hommes.

Mais par-dessus tout, je vivais des moments exceptionnels, difficiles et exaltants, car rien au monde n’aurait pu m’empêcher de cacher tous les fuyards qui passaient par là. Résistants, familles entières, enfants, ils frappaient à la porte, je leur offrais le couvert et le gite, rendant à cette époque un semblant d’humanité normale. Certains cousins étaient collabos, d’autres résistants, mon principal souci fut qu’ils ne se rencontrassent jamais.

Lorsque nous remontâmes à Paris, un réseau local s’était constitué et il fonctionna jusqu’à la fin de la guerre.

Et puis, la libération…et Victor ne revint jamais.

Quel désespoir fut le mien !

Nous dûmes quitter Paris rapidement car ma folle de fille s’était amourachée d’un officier allemand, chef d’orchestre de son état et baron, qu’elle épousa plus tard et dont elle eut huit enfants. Ainsi évitâmes-nous qu’elle ne perdît sa belle chevelure auburn pour si peu.

A Paris, autant pour oublier mon chagrin que pour subvenir à nos besoin – la guerre et le partage des héritages nous ayant quelque peu ruinés – je me mis à travailler en tant que professeur de Russe dans une école privée. Mes enfants se marièrent et partirent mais j’eus la joie profonde d’avoir auprès de moi mon petit Jean-Baptiste, fils unique d’Adhémar devenu veuf, et ma vie fut à nouveau source de joie.

Cher journal, je reviendrai me confier à toi un jour, ou peut-être jamais…

Mais j’ajouterai pour mes descendants qui ouvriraient tes pages par hasard :

« Si tu oublies d’être heureux, tu ne sauras plus comment t’en servir ».

Un mot sur ce personnage sympathique dont Zinaïda ne se souvient plus très bien : Abel Gelernter.

Il arriva donc à réaliser son rêve et participa à la construction d’un kibboutz, rencontra Rivka, la jeune fille de la gare d’Austerlitz, se maria avec elle, eut des enfants.

Tous deux perdirent leurs familles restées en Europe mais ceci est une histoire par trop vertigineuse pour tenir en trois mots ici.

A la création d’Israël, Abel se battit comme un héros, puis devint journaliste. Il avait plus d’aptitude pour les travaux d’écriture que pour la maçonnerie.

Heureux comme un prince en Israël!

Comme je rangeais la Genèse dans ma bibliothèque, je fus ainsi interpellé par mon neveu Eliott :

 

- Dis, oncle Jean-Bat, pourquoi tu as l’air si triste ?

- Je ne suis pas triste, seulement nostalgique de mon enfance. J’aimais de tout mon cœur ma grand-mère Zinaïda, une vraie princesse russe.

- Cool ! Avec une couronne sur la tête et tout ? Est-ce qu’elle avait des super-pouvoirs ?

- Je le crois bien, mais elle ne le savait pas. Tu sais que c’est aussi ton arrière grand-tante puisque mon père s’était marié avec une cousine Shorthair issue de germain et que son propre père était le frère de…

- Dis, oncle Jean-Bat, c’est quand le goûter ?

 

 

 

Fin