4 - Une baise jubilatoire

Dans la chambre, Alexandra prit toutes les initiatives qui s'imposaient. Abel lui en su gré car malgré son apparente audace, il était très intimidé. Il l'appela Lilith car elle ne voulait se tenir qu'au dessus de lui, comme la première femme d'Adam qui eût le culot de se déclarer son égale. Un nom qui lui allait plutôt bien, sans qu'elle s'en doutât.

Les chats furent relégués sur le parquet et Zinaïda s'en plaignit en miaulant.

- Boucle-là… greffière… du diable… exhala leur protectrice entre deux râles voluptueux.

- Obéis, murmura Vassili, tu vois qu'elle nous flanque dehors, on serait jolis. Il y a toujours un moment où ils s'endorment et où on peut remonter sur l'édredon.

- Mais elle est increvable, ça fait une heure qu'elle a la danse de Saint-guy ! Elle m'insulte et toi, tu ne dis jamais rien !

- Moi je ne suis qu'un chat et cette souris est beaucoup trop grosse pour moi.

 

Au bout de deux heures, tandis que les chats gravissaient subrepticement le lit jusqu'au pallier supérieur de l'édredon, les humains lassés se mirent à parler.

- Quand regagnes-tu notre pays ? demanda Kollontaï.

Car elle venait de ranger Abel dans la série des bons coups et songeait à le revoir.

- Mais jamais ! Que veux-tu que je fasse dans un pays où les pogroms ont déjà décimé toute ma famille ?

- C'était avant la révolution. A présent, tu n'as plus rien à craindre, chacun a sa chance. Les classes sociales n'existent plus, les religions non plus. Le prolétariat n'a pas de nationalité et le jour viendra où il emportera la victoire sur la planète entière. Etre juif ou chrétien ne signifie rien à côté de cela.

Le jeune homme la regarda avec gravité :

- Pour toi peut-être, mais pas pour ceux qui nous haïssent. Et pour moi aussi : être Juif signifie tant que je vais bientôt rejoindre la Palestine car ici, je ne crois plus personne d'est en ouest. Regarde ce qui se passe en ce moment dans notre si beau pays : il y a déjà un bain de sang et tout ce qui ne vous convient pas est mis dans le sac des "ennemis de la révolution". Le tsar et sa famille ont été arrêtés, je ne donne pas cher de leur peau, à tous. Et puis, tu as vu ma gueule ? J'ai l'air d'un prolétaire ? Non, et c'est déjà suspect. Je ne comprends même pas pourquoi les Bolcheviks te respectent, toi, une aristocrate…

- Mais il faut bien qu'on prenne des mesures de défense sociale ! s'exclama Alexandra en éludant cette dernière réflexion dont la réponse, complexe, tenait de son intelligence hors du commun et de cette magie appelée charisme, faute de mieux. Aïe ! Qu'arrive-t-il à cette chatte, elle vient de me griffer à travers l'édredon!

- Ils ont arrêté mon oncle et ma tante ! miaula Zinaïda en crachant son impuissance.

- Tais-toi et dors, répondit Vassili. Cet édredon est en plume d'oie, rien ne m'y fera renoncer, même pas la restauration du tsarisme.

- Tu es un royal-traître, dit Zinaïda qui apprenait très vite, malgré son cerveau de chat.

- Sais-tu que mon ami Vladimir Ilitch Lénine a aboli la peine de mort ? reprit Alexandra.

Mais heureusement, le poète juif Abel Gelernter ne l'entendit pas car il venait de sombrer dans un sommeil profond.  

 

(Bibliographie : "Alexandra Kollontaï" - Arkadi Vaksberg – Ed. Fayard 1996)